

Par Joseph Woodard
La bonne santé d’un mouvement ne peut être réduit à de simples chiffres : l’engagement, l’assurance, l’expertise et l’enthousiasme de ses membres comptent aussi pour beaucoup. Cela dit, les chiffres aident certainement à tenir ferme face aux oppositions politiques ou idéologiques. C’est pourquoi les syndicats d’enseignants canadiens aux tendances woke ont été fortement contrariés par le rebond de l’école-maison pendant et après les confinements liés à la Covid. Ainsi, l’Ontario, la Colombie-Britannique et les provinces des prairies, pourtant réputées pour ne poser que peu ou pas d’obstacles à l’enseignement à domicile, ont vu leurs bureaucrates être préoccupés quant au nombre de familles qui risquaient d’adopter définitivement cette voie éducative. Après tout, un tel mouvement ne peut que compromettre l’accès aux subventions ainsi que l’influence qu’il est possible d’exercer sur la société. Ils prennent donc cette menace très au sérieux, à un point tel que même en Alberta, où la liberté éducative est généralement estimée, nous avons été témoins d’assauts concertés contre l’école-maison au cours du mandat du précédent gouvernement socialiste. Il est donc heureux que les chiffres parlent en notre faveur.
Les données officielles sont cependant difficiles à trouver, en raison d’une certaine négligence, voire d’une antipathie des autorités face à l’école-maison. Patty Marler, directrice des relations gouvernementales au CCHE, a toutefois déployé des efforts titanesques afin de colliger toutes les statistiques disponibles, de sorte que nous puissions avoir une vue d’ensemble assez claire, en dépit des incertitudes. Le grand mystère qui en ressort est celui de l’Ontario : alors que 40 % des élèves canadiens instruits à la maison s’y trouvent, cette province néglige de compiler la moindre donnée sur le sujet. Heureusement, les provinces de l’Ouest disposent de chiffres plutôt complets, si bien que nous pouvons extrapoler ces derniers et nous faire une assez bonne idée des tendances en Ontario et au Canada en général.
Un dernier détail à considérer : la croissance du nombre total d’enfants d’âge scolaire présente un autre défi. Étant donné que le taux de fécondité au Canada est inférieur au seuil de remplacement des générations, toute croissance du nombre d’enfants résulte forcément de l’immigration. Or, les nouveaux arrivants veulent naturellement intégrer leurs enfants dans les écoles publiques. Cela étant dit, nous verrons si nous pouvons tirer parti de ce que nous savons.
Commençons par la Colombie-Britannique : en 2019-2020, la province comptait un total de 685 000 élèves, dont 26 100 étaient instruits à la maison, soit 3,8 %. Pendant les fermetures d’écoles en 2020-2021, ce chiffre a grimpé à 39 800, portant le total à 5,8 %. À la réouverture des écoles en 2021-2022, cette cohorte s’est maintenue à 35 300, soit 5,2 %. Aujourd’hui, soit trois ans plus tard, 32 700 élèves sont enseignés à domicile sur un total de 710 000, soit 4,6 % de la population étudiante. Cela représente une augmentation d’environ 25 % par rapport aux chiffres précédant la pandémie : les gens ont donc fait l’expérience de cette voie éducative, y ont pris goût et en sont devenus les nouveaux « ambassadeurs culturels ».
L’Alberta, avec 635 000 élèves en 2019-2020, comptait 13 600 élèves instruits à la maison, soit 2,1 %. Pendant la Covid, ce chiffre est passé à 24 400, soit 3,8 %, avant de redescendre l’année suivante à 21 300, soit 3,4 %. Aujourd’hui, 24 600 élèves sont enseignés à domicile, soit une augmentation de 3 300 élèves par rapport à la période pré-pandémique. Cela dit, la population étudiante de l’Alberta est passée de 635 000 à 823 000, de sorte que les enfants instruits à la maison ne représentent plus que 3,0 % de la population étudiante. Spéculation : si l’on exclut les nouveaux arrivants, les élèves instruits à domicile représentent encore 3,9 % de la population étudiante précédant la pandémie – les parents ayant adopté cette voie éducative. Cela peut s’expliquer par le fait que l’Alberta permet d’inscrire facilement les enfants, d’obtenir du financement pour les dépenses scolaires et de bénéficier du soutien d’accompagnateurs favorables à l’école-maison; tout autant d’avantages que la plupart des parents ignorent avant d’en faire l’expérience. De plus, les accompagnateurs rémunérés par l’État ont favorisé une légère explosion des coopératives d’école-maison partiellement financées.

La Saskatchewan et le Manitoba présentent des contrastes dignes de mention. La Saskatchewan inscrit les élèves en ligne aux programmes provinciaux et aux commissions scolaires locales, de sorte que les parents sont moins enclins à opter pour l’indépendance lorsqu’ils sont confrontés à des problèmes de comportement à l’école. Avec une population étudiante de 209 000 personnes en 2019-2020, la Saskatchewan comptait 2 800 élèves instruits à domicile, soit 1,5 %. Pendant la Covid, ce chiffre est passé à 4 700, soit 2,5 % (davantage d’élèves étant inscrits en ligne dans le système public). À la réouverture des écoles, le nombre d’élèves instruits à la maison a chuté à 4 600, soit 2,5 %, et aujourd’hui, ce chiffre demeure stable à 4 600. Avec une augmentation modeste du nombre total d’enfants d’âge scolaire à 189 000, cela représente tout de même 2,4 %, soit une augmentation de 60 % par rapport à la période précédant les fermetures d’écoles.
Avec 188 000 élèves en 2019-2020 ainsi que l’absence de financement pour les écoles religieuses, le Manitoba comptait 3 700 élèves instruits à domicile, soit 2,0 %. Avec la Covid, ce chiffre est passé à 8 000, soit 4,3 %, puis a chuté à 6 200, soit 3,2 %. Aujourd’hui, sur un total de 190 000 élèves, 5 100 sont instruits à la maison, soit 2,7 %. Il s’agit d’une augmentation de 38 % par rapport aux chiffres antérieurs à la pandémie. Avec un pourcentage de départ nettement inférieur, il n’est pas surprenant que la cohorte de la Saskatchewan ait connu une croissance considérable, malgré les efforts déployés par cette province pour maintenir les élèves en ligne dans le programme d’études provincial.
Il convient ici de mettre en contexte les spéculations que nous comptons avancer à propos de l’Ontario. La Colombie-Britannique compte 364 « écoles indépendantes », représentant 12 % de l’ensemble des élèves d’âge scolaire, contre 1 586 écoles publiques. Majoritairement catholiques, ces écoles bénéficient d’un statut caritatif et d’un financement partiel si elles atteignent les objectifs provinciaux de base, tout en contrôlant leur propre personnel, les programmes d’études supplémentaires et la culture de l’école. Elles se distinguent des « écoles séparées » garanties par la Constitution en Saskatchewan et en Alberta. Ces dernières sont nominalement catholiques, mais leurs enseignants doivent être titulaires d’une licence universitaire et adhérer à des syndicats d’enseignants aux vues radicales, lesquels contrôlent en grande partie leur cheminement professionnel. Pour compléter ce portrait sommaire, mentionnons aussi que le Manitoba ne compte que 54 écoles religieuses privées, catholiques, mennonites et orthodoxes, qui accueillent 7 % de la population scolaire, contre 690 écoles publiques.
Tel que mentionné précédemment, nous sommes contraints de spéculer lorsque nous poursuivons notre périple vers l’Est, en direction de l’Ontario. Dans une étude antérieure portant sur le « rebond de la Covid » (2020 à 2022), nous avons fait la moyenne de sept provinces et avons ajouté à ces données les statistiques des provinces maritimes. Or, l’enseignement à domicile est peu présent dans les Maritimes, tandis que la culture non réglementée de l’école-maison en Ontario ressemble beaucoup plus à ce que nous retrouvons dans l’Ouest. Tout comme la Saskatchewan et l’Alberta, l’Ontario comporte aussi des écoles catholiques financées par l’État (bien que l’Ontario English Catholic Teachers Association soit férocement radicale). Et à l’instar de la Colombie-Britannique, elle possède de solides écoles privées. Nous allons donc nous pencher sur le cas de l’Ontario en cernant d’abord la cohorte des « élèves manquants », puis en la comparant aux quatre provinces de l’Ouest.
Selon le dernier recensement fédéral, l’Ontario comptait 2 250 000 enfants d’âge scolaire ; la province a connu une croissance de 2,2 % depuis lors, de sorte que nous supposons que le nombre total d’étudiants s’élève actuellement à 2 300 000. Selon notre dernière analyse, le nombre d’élèves instruits à domicile en Ontario est passé de 56 000 avant la pandémie, soit 2,5 %, à 97 000 pendant les fermetures d’écoles, soit 4,3 %. Ce chiffre semble avoir ensuite chuté à 87 000 au cours de l’année qui a suivi, soit 3,8 %.
Pour l’année scolaire 2022-2023, les systèmes publics ont déclaré 2 056 000 élèves sur le nouveau total de 2 300 000, ce qui nous laisse avec 244 000 élèves non comptabilisés. Les écoles privées en ont déclaré 154 000, si bien qu’il resterait 90 000 élèves probablement enseignés à la maison, soit 3,9 %. Ainsi, au cours des deux années qui se sont écoulées depuis, la cohorte hypothétique des enfants instruits à domicile pourrait avoir augmenté de 3 000 enfants, conservant sa part de croissance proportionnelle, pour atteindre un peu moins de 4 %, malgré l’augmentation du nombre total d’enfants d’âge scolaire.
Comment ces chiffres se comparent-ils à ceux de l’Ouest ? Les quatre provinces de l’Ouest totalisent 1 663 000 enfants d’âge scolaire en 2019-2020. Avant la Covid, 46 200 enfants étaient instruits à domicile, soit 2,8 %. Ce chiffre est passé à 76 900, soit 4,6 %, pendant les fermetures, avant de retomber à 67 400 immédiatement après, soit 4,1 %. Aujourd’hui, 67 000 élèves sont encore instruits à domicile mais comme le nombre total d’enfants d’âge scolaire est passé à 1 918 000 – je le répète, au moins en partie à cause de l’immigration – la proportion d’élèves de l’Ouest enseignés à la maison est tombée à 3,4 %, ce qui est compréhensible.
En revanche, les enfants instruits à la maison en Ontario ont probablement augmenté en nombre et conservé leur taux de 3,8 %. Spéculation : si la croissance de la population d’âge scolaire est due en grande partie à l’immigration, cela suggérerait que davantage de parents natifs du Canada abandonnent les systèmes scolaires publics de l’Ontario, votant ainsi avec leurs pieds.

En continuant vers l’est du Canada, nous entrons maintenant dans le territoire aride de l’enseignement à la maison. Avec 964 000 enfants d’âge scolaire en 2019-2020, le Québec avec sa machine bureaucratique ne comptait que 5 000 enfants instruits à domicile, soit un maigre 0,3 %. Avec la Covid, ce chiffre a plus que doublé pour atteindre 11 000, soit 1,2 %, puis a chuté l’année suivante à 9 600, soit 1,0 %. Aujourd’hui, sur un total de 1,01 millions d’enfants d’âge scolaire, 7 900 font l’école-maison, soit 0,8 %. Apparemment, les syndicats d’enseignants du Québec ont peu à craindre, mis à part l’effondrement démographique à plus long terme de la population stérile et vieillissante de la province.
De même, dans la province post-catholique de Terre-Neuve-et-Labrador, 140 élèves ont été instruits à la maison en 2019-2020 sur un total de 65 000 élèves, soit 0,2 %. Ce chiffre est passé à 545 pendant la période pandémique, soit 0,9 %, avant de retomber immédiatement à 319, soit 0,5 %. Aujourd’hui, avec un glissement démographique où le total d’enfants d’âge scolaire a chuté à 63 000, 308 élèves sont toujours instruits à domicile, ce qui maintient le taux à 0,5 %.
Les trois provinces maritimes, avec un total de 192 000 enfants d’âge scolaire en 2019-2020, avaient généralement la culture d’école-maison la moins dynamique, mais compte tenu des restrictions imposées pendant la Covid, elles ont effectué le bond le plus spectaculaire : de 2 600 avant la pandémie, le nombre d’enfants instruits à la maison est passé à 5 500 pendant la Covid, soit de 1,1 % à 3,1 %. Ce chiffre a chuté à 4 500 immédiatement après, soit 1,9 %. Aujourd’hui, sur les 253 000 enfants d’âge scolaire présents dans les trois provinces, 3 700 sont instruits à domicile, soit 1,4 %. On peut donc conclure que, à partir d’un taux de départ certes modeste, la popularité de l’école-maison dans les Maritimes est aujourd’hui la même que celle des prairies avant l’arrivée de la Covid.

Comment se porte le mouvement de l’école-maison au Canada, trois ans après la crise sanitaire de la Covid ? Le Québec et Terre-Neuve, qui représentent environ 24 % de la population canadienne, restent politiquement hostiles et culturellement indifférents à cette voie éducative. Les trois provinces maritimes, qui représentent 5 % de la population, ont connu une réelle croissance, mais l’enseignement à la maison y demeure marginal. Au final, c’est dans les cinq provinces situées à l’ouest de la rivière des Outaouais, que le mouvement démontre le plus de vigueur. Dans ce territoire, l’ensemble des enfants instruits à la maison est passé de 102 200 à 157 000 enfants : avec un taux initial de 2,6 % avant la pandémie, ce dernier a grimpé à 4,4 % pendant les fermetures d’écoles, passant à 3,9 % immédiatement après et se situant aujourd’hui à 3,7 % (ou 4 % si l’on ne tient pas compte de la croissance de la population issue de l’immigration).